JEAN-FRANCOIS SONNAY

Contes et nouvelles

Un jour, il apparut qu'on ne fabriquerait plus jamais des livres comme avant. Plus personne ne se salirait les mains à composer des phrases et, dans les imprimeries, les conducteurs de machine porteraient des uniformes d'ingénieurs, mais qu'adviendrait-il des mots, des signes, des langues qu'on n'écrirait peut-être plus?

Cinq jours avant la fermeture définitive de leur imprimerie typographique, cinq ouvriers du livre en deuil, promis au chômage et à l'oubli, décidèrent de ne pas se quitter sans avoir passé leurs derniers jours de travail à se raconter des histoires. N'importe quelles histoires, des fables, des ouï-dire, des inventions, des vérités et d'autres choses qui n'en étaient pas ; paroles, mythologies, rumeurs et entourloupettes qui ne connaîtraient jamais le plomb, mais qui faisaient leur vie de typos et leur dignité d'hommes.

A raison d'une le matin et une l'après-midi, sans oublier le casse-croûte, ils ne se contèrent pas moins de cinquante petites histoires en cinq jours. Et puis ils festoyèrent magnifiquement sur la vieille presse défunte.

 

Pentaméron, paru en 1993, devrait encore se trouver chez des revendeurs.

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  Les  Contes  du  tapis  Béchir  

Les Contes du tapis Béchir

J’ai eu envie d’écrire des contes pour mon neveu. Comme ce dernier vivait en Turquie, pays de tapis, l’idée m’est venue de faire parler un tapis qui raconterait le monde comme il l’a vu : d’en bas. J’aime les contes parce qu’en littérature j’attache une grande importance à l’oralité et que, sous leurs airs conventionnels, ils offrent une grande liberté narrative. Suivant la tradition des Mille et une nuits, j’ai joué sur la combinaison d’une histoire cadre, un narrateur avec son auditoire, et d’autres histoires qui s’y enchâssent. Le recueil comprend une douzaine de contes qui s’adressent autant aux enfants qu’aux adultes qui auraient gardé le goût des histoires.

 Un petit garçon fâché avec son entourage, une souris dégourdie, un vieux tapis qui parle, et le voyage commence. Béchir, le plus beau des plus beaux tapis d’Orient, raconte sa vie, du Pamir au Grand Océan, de la montagne au château d’un roi, d’un musée à une niche de chien, de la guerre à la paix. Il évoque les choses et les gens qu’il a vus : les caravanes de chameaux, les marchands, les fêtes, les rois, les mendiants, les animaux, les paysages. La souris dort, l’enfant écoute, apprend à raconter, et enfin s’ouvre au monde, à l’amitié.

Beaucoup d’histoires qu’on raconte ne disent pas tout à fait la vérité, mais ce n’est pas ce qu’on leur demande. On attend d’abord d’une histoire qu’elle dise la vie et fasse plaisir. Les personnages qu’on y rencontre sont rarement des personnages réels, c’est pourquoi d’ailleurs on ne les croise pas dans la rue. Mais si l’on a assez de place pour eux dans son cœur, pourquoi se priverait-on de leur compagnie ? 

Pourquoi les oiseaux chantent ?

C’est la question que se posait Rose, quand elle était petite fille. Est-ce qu’ils chantent parce qu’ils sont gais, tristes ou bien fâchés ? D’ailleurs, tous les oiseaux ne chantent pas : certains pépient, d’autres sifflent, trillent, piaillent ou gazouillent, mais pourquoi donc ?

La petite Rose avait de la suite dans les idées et ne gardait pas sa langue dans sa poche. Elle n’a pas eu peur de partir à l’aventure et a fini par trouver la réponse à sa question. Mais, par le prodige d’une seule question, c’est tout un monde qu’elle a découvert, du fond du miroir jusqu’à l’autre bout de l’horizon. Un monde peuplé de combien de créatures singulières ! Une amie pour la vie, des garçons un peu bizarres, une sorcière pas bien méchante, un chien renifleur d’argent, une cantatrice, des marmitons, une fille aux cheveux bleus, un amour en chocolat, un dragon qui se croyait beau et quantité d’oiseaux extraordinaires qui se croyaient ordinaires.

Dans les contes de la petite Rose, il y a aussi de la magie, c’est forcé ! Mais je n’ai pas le droit d’en dire davantage. Cette magie, il faut lire pour la trouver.

Extrait du préambule

Etant le parrain d’une petite fille, je cherchais des idées de cadeau… Hélas, ma filleule ne manquait de rien et les magasins ne donnaient pas d’idées. Je me suis alors rabattu sur une chose que je sais faire, paraît-il : raconter des histoires. Ma filleule recevrait donc des contes d’anniversaire.

Prudent, j’ai commencé petit : un petit conte d’une page pour son premier anniversaire. Me souvenant que, dans le faire-part de naissance, le nom de ma filleule était écrit sur un grain de riz, j’ai eu l’idée de raconter l’histoire d’une fillette pas plus grosse qu’un grain de riz. Ça tombait bien : elle tenait sur une seule page. Si les grains de riz sont appelés à germer, les petites filles le sont à grandir et ma filleule a bientôt approché de son deuxième anniversaire. Mes histoires devaient forcément suivre le mouvement. De un je suis donc passé à deux. La petite fille rencontrait son double dans un miroir et attendait des réponses à ses questions. J’en ai tiré deux contes de deux pages chacun. La règle était donnée : à trois ans, ma filleule recevrait trois contes d’anniversaire de trois pages chacun, à quatre ans, quatre de quatre et ainsi de suite jusqu’à épuisement du conteur, phénomène intervenu au lendemain du sixième anniversaire, comme vous pourrez le constater.

Ma filleule a de nombreux talents, mais il fut un temps où elle ne savait pas encore lire et j’ai dû aussi songer aux lecteurs adultes qu’elle solliciterait : parents, grands-parents, nounou. Pour qu’ils ne s’ennuient pas trop avec mes sorcières, mes ogres et mes oiseaux, j’ai entrelardé mes histoires de quelques gourmandises plus à leur goût, je l’espère.

Bon appétit !

Histoires et nouvelles

J’adore les histoires. Je les aime tant que je suis jaloux de ceux qui en connaissent de nouvelles et que j’envie ceux qui auront la joie de découvrir celles que je connais déjà. Les histoires que j’aime disent le mystère, la force du vivant et j’apprécie dans le fait de raconter ce doux arbitraire du langage qu’on impose à la vie pour l’exprimer, comme on referme les doigts sur ce qu’on aime. Si j’écris des histoires, c’est que bien souvent je n’ai personne pour m’écouter, et si je les publie, c’est moins pour gagner ma vie que pour continuer à les faire circuler. Je ne vois pas de meilleur hommage à rendre à ceux qui depuis toujours en ont raconté pour le seul plaisir de parler et de partager.

A notre époque de commerce et de matraquage, le respect payant de la propriété intellectuelle commande à un auteur de ne rien publier qu’il n’ait lui-même inventé et de garantir l’originalité de son travail comme un jardinier la fraîcheur de ses salades. Hélas ! Je ne sais pas fabriquer une histoire de toutes pièces et ne suis guère observateur. Quand il ne me semble pas manquer d’imagination, j'enrage de ne même pas savoir dénicher les fabuleuses perles de la vie ordinaire. Mais c’est ainsi : je suis incapable de créer quoi que ce soit sans rien devoir à personne et malgré mes scrupules je suis obligé d’emprunter à d’autres ce que je raconte : quelqu’un m’a dit... quelqu’un m’a dit que quelqu’un lui avait dit… 

 Je me rappelle avec délice un récit merveilleux qu’on m’a fait jadis et brûle de le répéter, comme le barbier du roi Midas. J’admire la sagacité, la verve des conteurs, leur finesse, leur culot, et je voudrais, en écrivant après eux, les remercier d’avoir si bien parlé de l’humanité. Pourquoi ne pas reconnaître mes dettes ? Quand vient mon tour, je me contente de transmettre ce que d’autres ont dit et au bout du compte je me réjouis de devoir tant de choses à tant de gens.

Les histoires de Vrai ou Faux sont de ces passereaux-là. Elles ne sont pas de moi : je n'ai rien découvert, rien fait sans secours, seulement vu ce qu'on me montrait, entendu ce qu'on me disait. Pour dire les choses rondement, les droits d'auteur en pareil cas devraient plutôt s'appeler droits de courtage, car je ne suis que le porte parole d'une foule indéfinie. Un écrivain ne vend pas sa propriété, seulement son travail et ce qu'il raconte appartient à son lecteur autant qu'à lui.